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AGEFI La suisse se prépare aux carburants du futur

Crédtit Photo : J.Zenou 

 

Dossier du 18/19 aout 2021 – AGEFI

 

La Suisse se prépare aux carburants du futur 

ÉNERGIE. Les équipementiers automobiles tournent la page du moteur thermique, au profit de l’hydrogène ou de l’électrique.

 L’industrie suisse n’attend pas. Malgré l’échec de la loi sur le CO2 et avant la prochaine conférence sur le climat ou encore la publication des recommandations du GIEC pour limiter le réchauffement climatique, une série d’acteurs investissent pour répondre aux besoins d’une mobilité décarbonée. Les entreprises suisses, en particulier celles qui servent les constructeurs automobiles, se préparent actuellement à l’émergence de trois technologies: l’électricité, l’hydrogène et les carburants synthétiques.

Dans un dossier spécial, L’Agefi passe en revue les avantages et inconvénients de ces technologies, alors qu’une spécialisation est déjà en marche. «L’hydrogène ne sera pas gagnant dans le secteur des voitures», avertit ainsi un gérant de fonds chez Pictet. Store-H, Sohhytec, Réalinox, GreenGT, ou encore Leclanché comptent faire de cette transition énergétique un marché d’avenir.
Un des carburants du futur sera peut-être même inventé en Suisse, au Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche (EMPA). Plus que des aides, ces acteurs privés attendent de l’Etat un cadre réglementaire clair afin de pouvoir accélérer leurs investissements

 

Hydrogène, électricité et e-fuels, l’industrie suisse fait sa révolution énergétique

MOBILITÉ. La Confédération vise des émissions de gaz à effet de serre nulles d’ici à 2050. Véhicules et carburants n’y échapperont pas, avec de multiples contraintes d’ici la date butoir

La question climatique en Suisse n’a pas été résolue avec le rejet de la loi sur le CO2 le 13 juin. Berne, qui a ratifié l’Accord de Paris, s’est pourtant engagé à réduire ses émissions de gaz à effet de serre, alors que le rapport du GIEC, la semaine passée, a précisé les conditions du réchauffement. La Confédération vise toujours la réduction à zéro net des émissions de gaz à effet de serre nuisibles au climat d’ici à 2050. Un effort qui passera par des carburants et des véhicules neutres en empreinte carbone. Les véhicules équipés d’un moteur à énergie fossile vont donc peu à peu céder leur place, mais le flou règne encore autour des carburants du futur. Les entreprises suisses se préparent actuellement à trois technologies: l’électricité, l’hydrogène et les carburants synthétiques.

Tour d’horizon de leurs avantages et inconvénients :


LES AVANTAGES 

L’électromobilité, portée par les milieux politiques et industriels, apparaît de plus en plus comme l’alternative choisie pour les véhicules particuliers. De nombreux fournisseurs de l’industrie automobile ont adapté leurs capacités de production afin de répondre à la demande, à l’image de Daetwyler. Le groupe uranais se dit «bien placé pour augmenter régulièrement la part des composants pour voitures électriques et compenser le déclin des revenus provenant des composants traditionnels». De leur côté, les carburants synthétiques présentent un immense avantage, ainsi que l’explique le directeur d’Avenergy Suisse (ex-Union pétrolière).
«Les e-fuels, tout comme les bio-fuels, peuvent utiliser les infrastructures existantes, notamment les stations-services», souligne Roland Bilang. Ils pourraient aussi à terme remplacer le kérosène dans les avions ou être utilisés dans le transport fluvial. Un de ces carburants sera peut-être inventé en Suisse: le Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche (EMPA), essaie de produire un substitut liquide de haute qualité à base de dioxyde de carbone et d’hydrogène destiné à l’aviation. Enfin, l’hydrogène sera essentiel, aussi bien pour l’électromobilité par le biais de pile à combustible que pour les carburants synthétiques. Ces derniers sont en effet réalisés à partir d’hydrogène. Les piles à combustibles sont actuellement privilégiées au sein des véhicules utilitaires, qui se détournent des batteries en raison de leur poids. Le géant coréen Hyundai a bouclé avec succès en juillet un essai pilote en Suisse (lire ci-contre).

LES INCONVENIENTS

L’électromobilité, toute populaire qu’elle est, doit aussi répondre à de nombreux défis, comme le temps de recharge des véhicules et l’autonomie. Dans un premier temps, il faudra assurer l’approvisionnement. «Pour le moment, ce n’est pas des plus aisés, explique Roland Bilang. Et nous ne pensons pas que nous verrons fleurir partout des stations de recharge rapide car elles nécessitent beaucoup de courant.» En outre, l’électromobilité n’est pas adaptée à tous les usages. «Elle le sera peut-être pour un taxi en ville mais pas pour une entreprise de transport», poursuit Roland Bilang. Dans le second cas, l’hydrogène offre une alternative intéressante «sans oublier les carburants bio, qui sont également très efficaces», rappelle-t-il. Cependant, cette énergie, si elle répond aux défis du temps de ravitaillement bref et d’une autonomie parfois supérieure aux énergies fossiles, souffre également d’un manque d’infrastructures d’approvisionnement, ce qui ralentit une utilisation plus large parmi les véhicules utilitaires. Et mauvaise nouvelle pour les utilisateurs, aucun de ces carburants ne sera meilleur marché que les produits pétroliers. «Dans un premier temps du moins», expliquent à l’unisson Roland Bilang et Adam Gontarz, responsable de la division Automotive chez Swissmem. L’électromobilité et l’hydrogène vont en effet nécessiter de gros investissements en termes d’infrastructures et de stockages.

LE POIDS DU POLITIQUE 

Tant Swissmem qu’Avenergy Suisse espèrent que les milieux politiques sauront faire preuve de souplesse. «Nous ne pensons pas qu’une seule technologie va dominer à l’avenir, qui puisse couvrir tous les besoins. Mais ce n’est pas un problème», souligne Roland Bilang. Adam Gontarz partage cette vision: «Nous estimons que l’objectif de zéro émission nette peut être atteint avec plusieurs technologies. Il faut laisser la liberté de choisir dans ce domaine et ne pas se concentrer sur une seule possibilité qui mettrait la Suisse en porte-àfaux technologique avec ses voisins.» Dans ces scénarios d’avenir se détache une certitude: les carburants fossiles ont encore plusieurs décennies devant eux, tant en termes d’infrastructures, d‘approvisionnement que d’utilisation. «La rapidité de la transition dépendra des milieux politiques et des grands constructeurs automobiles», explique le responsable de la division Automotive chez Swissmem. «On peut imaginer que si vous achetez une voiture peu avant la fin de la commercialisation des moteurs thermiques promise par la Commission européenne en 2035 et que vous roulez encore une douzaine d’années, qui est le temps moyen de possession d’un véhicule, le virage aura lieu d’ici à 2050», calcule Adam Gontarz.n

tableau LE DIESEL TRÈS LOIN DEVANT L’ÉLECTRIQUE

«C’est la meilleure situation que l’on puisse avoir pour investir»

Interview par Justine Fleury

Xavier Chollet, co-responsable du fonds «Clean Energy» de la banque Pictet qui gère au total près de 8 milliards de dollars, répond aux questions de L’Agefi concernant les possibilités d’investissement dans les technologies de fuel du futur.

Quelles opportunités d’investissement représentent les nouveaux carburants pour les voitures ?

Actuellement, les opportunités d’investissement s’articulent autour de la mobilité électrique. Les différentes annonces des constructeurs automobiles et celle du gouvernement européen voulant atteindre 100% d’électrique dans les ventes de voitures d’ici 2035 montre que cette technologie convainc. La croissance des sociétés dans ce domaine sera portée par la transition énergétique et dépendra très peu d’éléments cycliques, comme l’évolution du PIB mondial. C’est la meilleure situation que l’on puisse avoir pour investir. A notre avis, l’hydrogène ne sera pas gagnant dans le secteur des voitures. La mobilité électrique a des coûts qui baissent extrêmement vite. Elle représente déjà une solution moins chère que l’hydrogène. Pour l’instant, nous n’investissons pas dans ce dernier segment. „

Pour quelles raisons ?

La grande majorité, si ce n’est pas la totalité, des sociétés qui sont des «pure player» dans l’hydrogène, encaisse de lourdes pertes. Si on regarde un des leaders, Plug Power, la valeur de son action a été multipliée par onze en 2020, en grande partie grâce aux fonds indiciels (ETF), comme le iShares Global Clean Energy ETF. Ayant obtenu de grandes rentrées d’argent, ces fonds rachetaient chaque jour plus de titres de Plug Power. La performance de cette société n’avait absolument aucune justification d’un point de vue fondamental. Après un pic à la mi-janvier, le titre a fait une chute de plus de 70%. La valorisation, ainsi que la volatilité et le risque de ce type de placements sont trop élevés. De plus, il faut garder en tête l’aspect écologique. Investir dans une société qui produit de l’hydrogène à base d’énergie fossile n’a aucun sens pour la transition énergétique. Particulièrement sur le marché des camions: il y aura peut-être des opportunités d’investissements à l’avenir, mais actuellement les conditions ne sont pas remplies. 

Concernant les acteurs de la mobilité électrique, existe-t-il des sociétés suisses dans lesquelles investir ?

Il est possible d’en trouver, mais cela n’est pas évident, malheureusement. Notre fonds ne possède pas d’actions suisses. Pour qu’une entreprise réalise des économies d’échelle, elle doit posséder une énorme usine et c’est moins probable en Suisse. Dans le domaine des batteries et de leur chaîne d’approvisionnement, les entreprises se situent historiquement en Asie. Cependant, on anticipe beaucoup de croissance du côté de celles basées en Europe ou aux Etats-Unis. Nous misons sur la progression de la mobilité électrique à travers des sociétés spécialisées dans les nouveaux matériaux, comme le carbure de silicium, surtout présent à ce jour dans les modèles de Tesla. D’ici cinq à dix ans, ce composant sera dans toutes les voitures électriques. Les sociétés qui le produisent sont en bonne partie américaines, même s’il y a quelques acteurs européens, plutôt français ou allemands. Le domaine technologique est, selon nous, le plus intéressant en termes de croissance et de profitabilité.

Pourquoi investir dans des acteurs qui fournissent une technologique serait plus attrayant que d’investir auprès d’une société qui vendrait des voitures ?

Dans une voiture électrique, vous avez jusqu’à quinze fois plus de semi-conducteurs de puissance que dans une voiture à moteur thermique. Le fait que la pénétration des voitures électriques augmente de plus en plus rapidement représente un effet de levier énorme pour les sociétés qui en produisent. Si les ventes de voitures progressent de 2 à 3% par an, elles pourront accroître leur chiffre d’affaires entre 10 et 20% sur la même période. Cela représente des opportunités d’investissements assez fantastique. 

Existent-ils également des opportunités d’investissement dans les sociétés spécialisées dans les carburants synthétiques ?

Ce n’est pas un segment dans lequel nous investissons. Ce type de carburant pourrait avoir de l’avenir, mais plutôt dans l’aviation ou le secteur maritime. 

PAR JUSTINE FLEURY

Ces acteurs suisses qui ont les mains dans le cambouis des moteurs du futur

Une petite flotte de véhicules à hydrogène Stor-H parcourt les rues de Genève depuis le 30 juin. Pour le moment, elle ne se compose que de vélos. Mais la start-up genevoise fondée en 2017 compte proposer d’autres véhicules partagés dont des scooters puis des voitures légères. Les cartouches qui les alimenteront sont fabriquées en Suisse, grâce au savoir-faire d’EH Group. Dans son vaste laboratoire de Nyon, la société née en 2017 confectionne des piles à hydrogène destinées aux camions – un marché sur lequel la Suisse est précurseur – mais aussi aux bus, bateaux et avions. A propos de camions: en juillet, les 46 poids lourds à hydrogène d’Hyundai ont dépassé le million de kilomètres parcourus sur les routes du pays, après 11 mois de service. Ils devraient être 1600 d’ici 2025. Ce projet pionnier est mené via une coentreprise de la compagnie coréenne et du distributeur H2 Energy. Cette firme zurichoise, créée en 2014, bâtit un réseau national d’alimentation en hydrogène. Elle repose sur le fournisseur Hydrospider de Niedergösgen (SO). Depuis 2019, il exploite la première station de production d’hydrogène vert du territoire, sous forme de joint-venture entre H2 Energy, Alpiq et Linde.

Du transport à la compétition

Le réacteur solaire de Sohhytec produit aussi de l’hydrogène vert. Basé à Crissier, ce spin-off de l’EPFL utilisera un miroir parabolique pour capter les rayons du soleil et synthétiser l’hydrogène par un procédé photo-électrochimique. A proximité de là, à Gland, Réalinox tend à doper les électrolyseurs produisant l’hydrogène. Pour sa part, GreenGT met au point une voiture de course à propulsion électrique-hydrogène, appelée à participer à une compétition automobile dès 2024. Née en 2008, l’entreprise se déploie aujourd’hui entre sa nouvelle halle industrielle de Collombey-Muraz (VS), son siège de l’EPFL Innovation Park et une antenne française. De nombreux acteurs helvétiques investissent aussi la mobilité électrique, à l’image des petites hybrides du fribourgeois Softcar, dirigé par ceux qui ont rêvé la Swatch Mobile. Sur le site de l’EPFL Innovation Park, Aurora’s Grid a conçu un logiciel visant à prolonger la durée de vie des batteries lithiumion et Inergio a confectionné une micro-pile à combustible à oxyde solide. Plus largement, le fabricant schwytzois de batteries lithium-ion Ecovolta compte des constructeurs de camions et de machines de chantiers dans son carnet de commandes. Le bâlois Innolith a mis au point une batterie à densité énergétique très haute. Sans oublier le précurseur Leclanché, fabricant de batteries fondé en 1909 à Yverdon. Il a inauguré, cet été, une nouvelle usine pour se hisser parmi les plus grands de la mobilité électrique.

Par Sophie Marenne